Art Brut : une exploration artistique originale
Appelé vers 1945 par le peintre Jean Dubuffet pour distinguer les œuvres "d'art brut" de celles de l'« art culturel », désignant ainsi les créations réalisées par des individus en dehors des cercles intellectuels, souvent sans formation artistique, où l'invention s'exprime sans contrainte.
La Compagnie de l’Art Brut
Le Foyer de l’Art Brut ouvre en 1947 dans le sous-sol de la galerie René Drouin à Paris. En 1948, il déménage dans un pavillon des éditions Gallimard pour devenir la Compagnie de l’Art Brut, réunissant des figures telles que Dubuffet, André Breton, Jean Paulhan, Michel Tapié, etc. Une exposition-manifeste marquante a lieu en 1949 à la galerie René Drouin.
Les collections déménagent ensuite à East Hampton (États-Unis) en 1951, avant de revenir à Paris dix ans plus tard. En 1971, Dubuffet fait don de plus de 5 000 œuvres de 200 auteurs différents à Lausanne, accompagnées d'archives substantielles. De 1964 à 1966, huit fascicules sont publiés, comprenant des études détaillées sur les cas les plus intéressants ou documentés, mêlant rapports psychiatriques et textes de Dubuffet. Une grande exposition en 1967 au musée des Arts décoratifs permet au grand public de découvrir ce monde artistique méconnu à travers 680 œuvres de 75 auteurs.
Une passion ombrageuse
L’art brut est indissociable de la personnalité de Dubuffet. Celui-ci commence véritablement à créer de manière inventive dès qu'il découvre l'existence des créations "brutes", qui lui permettent de se libérer de ses vingt-cinq années de tentatives dans l'« art culturel ». Depuis environ 1943, il explore l'art brut en parallèle à la découverte de sa propre originalité. Lorsqu'il critique l'« art culturel », il vise principalement ce qui reste de ses racines « culturelles », l'empêchant de retrouver l'innocence des artistes qu'il admire.
Il s'efforce de réduire constamment la distance qui le sépare de l'art brut par son intelligence et son cœur. Cependant, il ne peut empêcher que ce qui a été pour certains une question de vie ou de mort devienne pour lui un objet de contemplation, et donc un objet culturel. Là réside tout son dilemme.
Contre l’art "psychopathologique"
Des œuvres recensées par Dubuffet, environ la moitié sont réalisées par des individus déjà signalés par la police et les psychiatres comme socialement inadaptés et déchus de la citoyenneté. Ces œuvres avaient initialement attiré l'attention des psychiatres, qui avaient constitué des collections et organisé des congrès sur ce qu'ils appelaient l'art "psychopathologique". Pendant longtemps, ils ont étudié ces œuvres uniquement pour y détecter des symptômes de troubles mentaux. Certains psychiatres, en trouvant des similitudes stylistiques entre l'art moderne et les productions de leurs patients, avaient même argumenté que l'art moderne était un phénomène psychopathologique.
Dubuffet renverse cette argumentation, affirmant par exemple « qu'il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des dyspeptiques ou des malades du genou ». Cette boutade vise à discréditer la notion d'art "psychopathologique" comme univers totalement distinct de l'art "normal". Il faut comprendre que toute création authentique, dès lors qu'elle s'exerce, est une forme de refus de la "normalité", que son créateur soit interné ou non. Elle représente l'expression irrépressible d'une individualité échappant aux contraintes sociales et esthétiques, perçues par Dubuffet comme identiques (il écrit : « je ne peux me figurer le ministère de la Culture autrement que comme la police de la culture »). Ainsi, l'art brut pourrait être vu comme une mise en lumière du rôle intrinsèquement subversif de la création artistique.
Domaine de l’Art Brut
Les productions des malades mentaux ne sont pas les seules considérées dans l'art brut, bien que beaucoup des exemples les plus remarquables proviennent de ce groupe : Aloïse, Heinrich Anton, Carlo, Clément, Gaston Duf, Juliette Elisa, Emmanuel, Auguste For, Guillaume, Joseph G. (dit « le prisonnier de Bâle »), Wölfli. On y trouve également une cohorte brillante de peintres médiumniques, qui travaillent sous la dictée d'esprits : Fleury Joseph Crépin, Laure Pigeon, Lesage, Jeanne Tripier, Henriette Zephir. Enfin, environ un tiers des artistes de l'art brut sont des individus simples, souvent peu éduqués, qui ont découvert leur talent artistique presque par accident, suite à une perturbation dans leur vie (maladie, chômage, changement de résidence, guerre, etc.). Parmi ces autodidactes, on peut citer Gaston Chaissac, Joaquim Vicens Gironella, Miguel Hernandez, Palanc, Xavier Parguey, Henri Salingardes, Scottie Wilson, Robert Tatin. Un cas particulièrement remarquable est celui de Simone Marye, qui après avoir été une sculptrice animalière académique renommée, commence à produire une œuvre "brute" à l'âge de soixante-sept ans, alors qu'elle est internée, une création bien différente de ses activités passées.
Protagonistes de l’Art Brut
- Adolf Wölfli (1864-1930) - Originaire de Berne, Wölfli passe une grande partie de sa vie à la clinique psychiatrique de la Waldau. Son œuvre, comprenant des dessins aux crayons de couleur, des livres et des compositions musicales, se distingue par sa rigueur et son inventivité, influençant des poètes tels que Rainer Maria Rilke et André Breton.
- Augustin Lesage (1876-1954) - Mineur de fond, Lesage commence à peindre à l'huile après une initiation au spiritisme. Ses œuvres se caractérisent par leur minutie, leur régularité extraordinaire et leur allure rappelant des architectures orientales.
- Aloïse (1886-1964) - Issue d'une famille aisée à Lausanne, Aloïse devient gouvernante en Suisse et en Allemagne avant d'être internée pour schizophrénie. Elle commence à dessiner sérieusement à l'âge de cinquante-cinq ans, créant un univers théâtral fascinant où les grandes figures féminines de l'histoire règnent en maîtres.
Résumé
L'art brut est un mouvement artistique qui a émergé dans les années 1940 et 1950.
Il se manifeste par des œuvres produites en dehors du circuit traditionnel de l'art, souvent créées par des artistes autodidactes ou des personnes considérées comme marginales par la société.
L'origine du mouvement peut être rattachée aux oeuvres que collectionna Jean Dubuffet, un artiste français fasciné par l'art produit par des personnes considérées comme "seconds couteaux" en peinture. Peintre lui-même, Jean Dubuffet considérait l'art brut comme un reflet de pure créativité non influencée par les conventions sociétales.
Les peintres qui ont marqué le mouvement de l'art brut incluent Jean Dubuffet lui-même, mais aussi Henry Darger, Martin Ramirez, et Grandma Moses.



