Éric Zemmour, le nostalgique d’une époque fantasmée


Réminiscences d’une société rose bonbon, gentille et bien élevée

Éric Zemmour ! Je l’aime bien, mais comme il est bête. Un paradoxe. À l’écouter, il me fait parfois rêver à cette France rose bonbon où il y avait le plein-emploi, les rues peuplées de gentils Bourvil, policés, franchouillards juste comme il faut.

Une France en bande dessinée, magnifiquement recolorée comme certains films en noir et blanc. Une France à la beauté plastique. Design des années 60. Nostalgie d’un peuple en accord avec lui-même. Compact. Homogène. De Fernandel à l’extrême sud à Line Renaud au nord extrême.

Des clichés qui impriment la rétine à 24 images par secondes et qui nous rendent nos yeux d’enfants. Le film du temps jadis comme si ce n’était pas plus tard qu’hier. Sans misère ni délinquance, sans se tuer à la tâche. Un peuple qui coule de source, fluide, bien éduqué, plein de projets d’avenir. Un peuple juste, solidaire.

Monsieur Zemmour, j’aimerais y croire à cette France figée dans sa perfection. À c’était mieux avant. À ce n’était pas pire qu’aujourd’hui. Terrible quand même… Arrêtons un instant la pellicule sur l’année 1960.

La croisette est en ébullition, Federico Fellini reçoit la Palme d’or du Festival de Cannes pour son film « La Dolce Vita »… Douce vie.
Loin des oripeaux et de la frivolité ambiante, à Nanterre en région parisienne, 14 000 personnes s’entassent dans l’un des nombreux bidonvilles que compte la France. Pas cité. Zinc et bois comme les favelas à Rio.

À Paris, près de 70 bandes de blousons noirs (descendants des apaches), terrorisent les passants qui n’ont pas la bonne démarche, avec des chaînes ou des couteaux. Les femmes ne sont pas autorisées à travailler sans l’accord de leurs maris. La contraception orale est à peine tolérée, l’avortement interdit et condamné.

Cette année-là, 800 000 avortements clandestins* ont lieu en France, 1 % des femmes n’y survivront pas. 8 000 mortes. Une époque formidable.
Accidents de la route. 9 994 tués et 183 332 blessés (Année 2016 : 3469 tués).

Le chauffage électrique en est à ses balbutiements. Disposer d’eau chaude est un luxe. La durée du temps de travail oscille en moyenne entre 45 et 46 heures hebdomadaires. Espérance de vie : 70,88 ans.

Zemmour : la misère était plus belle avant

Oui, c’était mieux avant pour celui qui flagorne dans les salons. Le permanent insatisfait de son temps parce qu’il en veut plus par peur de tout perdre. Estimant que le monde doit être construit autour de ses phobies.

Quel manque de reconnaissance vis-à-vis d’une époque qui lui a tout donné. Qui a construit ce qu’il est aujourd’hui. Et il lui crache à la gueule tel un enfant pourri de sucreries. Contrairement à ces « petites gens » qui vous diront que bien que pauvre, il vaut mieux l’être aujourd’hui plutôt qu’hier.

La pudeur « du sans dents ». Qui reconnaît à son existence actuelle, les richesses qu’elle lui offre. Même si tout n’est pas parfait. RSA, CMU, distribution hard discount pour les denrées alimentaires et les habits des gosses. Mais aussi un accès à la plus belle encyclopédie du monde, le Web, pour celles et ceux qui ont soif d’information et de culture.

En 1960, il fallait payer pour voir, aujourd’hui sur le Net, tout est en libre accès. TV, films, musique, livres, journaux d’actualité. Le monde est enfin connecté. Dans les années 80, un téléphone dans une voiture était un luxe réservé aux nantis.

À croire que plus la société se connecte, plus les élites se déconnectent au fur et à mesure de la disparition de leurs privilèges. Par jalousie de voir les pauvres se les approprier.
Zemmour et les voyoux
Ces pauvres qui cohabitent malgré tout assez bien ensemble. Peut importe leurs origines ou religions. Car en vivant réellement avec les gens, vous vous rendez compte que l’on ne peut les juger qu’au cas par cas. L’être humain étant infini, il y a une infinité de possibilités pour qu’il soit totalement différent de l’idée que vous vous en faisiez au départ.

C’est bien là le problème d’Éric Zemmour ou la terrible solitude de l’enfant boudeur. Ne sachant plus véritablement comment les choses se passent, à hauteur d’homme. À distance d’une poignée de main. Plutôt qu’être avec les gens qui l’entourent, il a choisi de vivre avec les fantômes du passé.

Mais lesquels ? Rodin ? Barrès ? Les Apaches de La Belle Époque ? Ces bandes de jeunes sans foi ni loi qui terrorisaient Paris, détestant par-dessus tout le bourgeois, le travail et la renifle (les flics).

Ils étaient pour la plupart issus de la zone, des bidonvilles qui s’étendaient sur 33 kilomètres en périphérie de la capitale.
Le soir venu, ils déferlaient dans le centre pour en découdre. Ils se faisaient appeler « les monte-en-l’air des Batignolles », « les loups de la Butte », « les gars de Charonne ».

Ces tatoués (sur la totalité du corps parfois) , attachaient une grande importance à leur apparence vestimentaire. Casquette vissée sur le côté, foulard, veste cintrée, pantalon à pattes d’éléphant et bottines lustrées pour se la faire à la bourgeoise.

On disait des filles qui les accompagnaient qu’elles étaient toutes aussi redoutables, capables de se battre à coup-de-poing et de surin.

 

 

Ces bandes communiquaient entre-elles en « jaspinant le jarre » (argot) pour ne pas éveiller les soupçons. Le flic était appelé « roussin », le bourgeois « goncier », le surin « 22 », une prostituée « gouge », le client « michet ».

Ils avaient un goût prononcé pour l’alcool, le tabac et les filles, courant de tripot en tripot, écumant guinguettes et fêtes foraines. «Le travail, c’est pour les imbéciles…», proclamaient-ils, inondant les murs de « morts aux vaches », « vive l’anarchie », « le bagne sera mon tombeau », « né sous une mauvaise étoile ».

Les autorités judiciaires de l’époque s’inquiétaient du phénomène car les statistiques étaient alarmistes. Trente-sept mille délinquants de seize à vingt ans en 1893. De 1893 à 1914, le taux augmente encore de 10 %.

L’opinion et la presse parlent d’un système juridique défaillant qui ne fait plus peur, des peines trop légères, des prisons trop confortables,. Certains proposent le rétablissement du châtiment corporel (le fouet) pour enrayer cette délinquance galopante.

Voyez-vous monsieur Zemmour, à chaque époque son progrès et ses lascars… Vous avez la nostalgie de vos rêves.

En comparant présent et passé, Monsieur Zemmour, vous réinventez un monde qui n’existe pas. Vous posez votre regard sur la société actuelle de la même façon que les historiens traitent du moyen-âge. Avec la même distance ! Eux ont l’excuse du temps lointain, vous pas.

Monsieur Zemmour, allez au contact des nouvelles générations issues de l’immigration et vous verrez, malgré le taux de chômage, qu’elles s’intègrent plutôt bien. La grande majorité de la jeunesse d’origine maghrébine est musulmane parce qu’on la désigne comme telle. On peut être maghrébin et pas plus musulman que cela.

Si l’on me désignait d’office comme chrétien ou juif à la couleur de ma peau, peut être me résignerai-je.

* le 30 juillet 1943, Marie-Louise Giraud est guillotinée pour avoir pratiqué des avortements.

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